The Big Shave (1967)

The Big Shave

Réalisation : Martin Scorsese
Production : Martin Scorsese
Scénario : Martin Scorsese
Images (couleur) : Ares Demertzis
Montage : Martin Scorsese
Décors : Ken Gaulin
Effets Spéciaux : Eli Bleich
Distribution : Peter Bernuth
Durée : 6 min.

Synopsis : Un jeune homme entre dans sa salle de bain. Au son de la chanson de Bunny Berigan I Can't Get Started, il commence à se raser. Cette banale tache quotidienne va se transformer en cauchemar lorsque le sang va commencer à jaillir et couler le long de son visage.

Critiques analytiques :

The Big ShaveEn 1967, Martin Scorsese, jeune diplômé en cinéma de l'Université de New York, réalise The Big Shave un court-métrage pour le moins incisif et sanglant.
Dans une salle de bain d'un blanc immaculé, un jeune homme se rase jusqu'à l'égorgement.

Le court-métrage commence par des plans sur une salle de bain immaculée, stérile et sereine qui rassure presque le spectateur. Et pourtant, ce lavabo parfaitement blanc ne va pas tarder à être couvert de sang.
The Big Shave a d'abord été tourné sous le nom de "Viet 67", titre très significatif. En effet, à l'époque où le film a été tourné, la terrible guerre du Vietnam sévissait. Évènement qui a traumatisé l'Amérique toute entière, The Big Shave apparaît comme une œuvre contre la guerre du Vietnam. C'est d'ailleurs ce qu'explique Scorsese lui même : " Je me suis presque convaincu que c'était un film contre la guerre du Vietnam; que ce type qui se rase méticuleusement et qui finit par s'ouvrir la gorge était un symbole de l'américain moyen de ce temps. ", ou encore "Consciemment, c'était un hurlement de colère contre la guerre. Mais en réalité il y avait quelque chose en moi qui n'avait rien à voir avec la guerre. C'était juste une très mauvaise période".
Dénué d'expression, le jeune homme se rase jusqu'à la mort comme si rien n'était. Tel un pantin, il accomplit chaque geste méticuleusement. Le mécanisme quasi militaire du personnage n'est pas sans rappeler ces milliers de soldats envoyés au Vietnam, enlisés dans cette guerre qu'ils ne comprenaient pas. Froid et comme mort, le jeune homme aussi blanc que la pièce dans laquelle il évolue, est assimilé aux murs et à la robinetterie de cette salle de bain. De plus, la musique : "I can't get started" de Bunny Berigan (1939) rythme la gestuelle du jeune homme.
Les blessures que s'infligent le jeune homme sont autant de blessures portées à l'Amérique.
Blessé, le jeune homme ne réagit pas aux coulées de sang, et va jusqu'à se trancher la gorge d'un geste froidement exécuté.
Traumatisme profond qui a affecté tous les américains, un jeune homme représentant l'américain lambda hanté par sa mauvaise conscience, retourne les objets du quotidien contre lui, comme une sorte de punition.
The Big Shave est aussi une œuvre personnelle qui témoigne "[d']une vision de la mort strictement personnelle". Fauché, divorcé et devant vivre dans des appartements sinistres, le court-métrage part aussi d'une banalité : le rasage et se trouve être la vision de la mort de Scorsese.
Une salle de bain est un lieu banal, presque rassurant où tout le monde se rend chaque jour. A mesure que le sang s'écoule sur les joues du jeune homme et dans le lavabo, l'atmosphère devient angoissante.
Le dernier plan du film est celui du sang coulant sur le torse nu du jeune homme. Ce plan n'est pas sans rappeler les origines catholiques du réalisateur d'origine italienne, comme si ce torse était celui du Christ.

Effrayant, glaçant et sublime, The Big Shave démontrait déjà toute l'étendue du talent du réalisateur le plus talentueux de sa génération.


Erin