Taxi Driver(1976)

Affiche Taxi Driver

Taxi DriverSynopsis : Ancien du Vietnam et insomniaque, Travis Bickle devient chauffeur de taxi la nuit dans les bas-fond new yorkais. Écoeuré du spectacle dont il est le témoin quotidien, il cherche à s'attirer les charmes d'une jeune femme très différente de sa personnalité, puis se prend de pitié pour une jeune adolescente prostituée. Repoussé par la première, il sombre dans une folie meurtrière qui le poussera à libérer la seconde des bras de son proxénète, laissant derrière lui un terrible bain de sang.

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Critiques :

Lorsque l'aventure de Taxi Driver démarre en 1974, tout va pour le mieux pour les principaux protagonistes du film. Scorsese sort du succès de Alice ne vit plus ici, avec un Oscar pour Ellen Burstyn, Paul Schrader, le scénariste, vient de vendre sa première histoire, Yakusa, à un grand studio, Robert De Niro est enfin révélé grâce au Parrain 2, et les producteurs Michael et Julia Phillips viennent de triompher grâce à L'Arnaque. Réunis par Brian de Palma, Martin Scorsese et Paul Schrader tombent d'accord pour faire ce film qui tombe à point nommé dans la carrière du cinéaste. Réalisé avec un budget très faible, le film sera tourné à toute allure : Robert De Niro doit être libéré rapidement pour commencer le tournage de la fresque italienne de Bernardo Bertolucci, 1900, et Scorsese souhaite démarrer rapidement le tournage de New York, New York tout de suite après. C'est cette approche frénétique dans le travail qui, sans doute, donne au film cet aspect d'urgence ultime. Tout est parfait dans Taxi Driver. Le scénario, écrit par Paul Schrader, retranscrit habilement la montée vers la folie criminelle de ce chauffeur de taxi qui, outre le fait d'incarner un "justicier dans la ville" (aux antipodes du personnage de Charles Bronson dans la série à succès du même nom), est victime de la situation de l'Amérique des années 70, au sortir de la guerre du Vietnam, qui ne trouve d'issue que dans le mensonge de la politique, des fantasmes sexuels et de la drogue. La grande qualité du scénario est de démontrer que dans un monde où les repères n'existent plus, on est capable de sacraliser un ange exterminateur, comme l'a été un certain Charles Manson. La deuxième preuve de l'indéniable réussite du film est liée à la grande qualité de l'interprétation. Au risque de me répéter à longueur de pages, la performance de Robert De Niro dans le rôle de Travis Bickle est à marquer d'une pierre blanche. Il n'y a qu'à regarder sa filmographie entre 1974 (Le Parrain 2) et 1984 (Il était une fois en Amérique), pour remarquer l'absence de faux pas dans cette décade que l'on peut définir de prodigieuse (notons d'ailleurs que l'acteur croisera le chemin du cinéaste de Taxi Driver à quatre reprises pendant cette même période). Il démontre, s'il le faut encore, qu'il est l'un des acteurs les plus importants de l'histoire du cinéma mondial. La froideur qui se dégage du regard de Travis au volant de son véhicule, suffit à imprégner l'écran d'un malaise indélébile. Martin Scorsese déclare avoir beaucoup travaillé sur l'improvisation de ses comédiens, comme dans beaucoup d'autre de ses films, d'ailleurs. Ce ton proche du documentaire nous rend complice, et c'est cette complicité qui provoque également chez le spectateur un sentiment de culpabilité et de compassion. Le reste de la distribution fait également pour beaucoup dans le succès du film. En dehors de Harvey Keitel, toujours parfait, et de Cybill Shepherd, touchante midinette, c'est Jodie Foster qui provoqua un choc incroyable à la sortie du film. Son incroyable culot et son étonnante maturité pour une adolescente de seulement 13 ans, marquèrent les esprits à tout jamais. Jodie Foster, certainement un des personnages les plus brillant et intelligent du cinéma, trouvera là l'envol d'une carrière sans faille jusqu'à aujourd'hui, et remportera deux oscars avant même d'avoir 30 ans. Enfin, au niveau de la réalisation, le "style" Scorsese déjà présent dans ses précédents films, prend ici toute sa dimension. Le premier voyage de Travis Bickle dans les rues de New York nous offre à voir des cadrages aussi superbes qu'originaux, et un découpage d'une précision diabolique. Le spectateur est partout à la fois. Nous sommes le passager du taxi, le regard dans le rétroviseur, le passant victime de la nuit et lavé par cette pluie artificielle sortie des bornes incendies. La violence parfaitement invisible à l'écran pendant la quasi totalité du film, est néanmoins présente par le style frénétique du montage et des angles de prises de vue. Et lorsque l'horreur prend vie par le bras armé de Bickle, le rythme est si étourdissant que la perception des images se fait moins précise, et que l'on croit voir plus que ce que l'on ne voit réellement. Ce n'est qu'au terme du carnage final que notre regard prendra son envol, pour constater l'image figée de la violence filmée à l'état brut.

Puisqu'il qu'il faut bien conclure, je ne peux pas ne pas parler de la musique originale créée par Bernard Herrmann. Sublime partition, elle marque la dernière collaboration de ce compositeur de génie avec le cinéma, qu'il a contribué à être encore meilleur. Herrmann est mort la veille de Noël 1975, juste après avoir terminé Taxi Driver. Je pense qu'il est besoin de rappeler (il n'y a qu'à regarder certains sites web sur les musiques de films qui oublient de mentionner cet illustre personnage du septième art !) que Bernard Herrmann est le compositeur de Citizen Kane, The Ghost and Mrs Muir, La mariée était en noir, et surtout de quelques uns des plus grands films d'Alfred Hitchcock dont Vertigo, La mort aux Trousses et Psychose.

LP

Travis Bickle

"Je suis maintenant convaincu que la solitude, loin d'être un phénomène rare ou étrange
est le fait central et inévitable de l'existence humaine."

Le solitaire de Dieu, Thomas Wolfe

Taxi Driver

Un film ancré dans son époque

Schrader, le scénariste du film, a confié s'être inspiré de l'attentat commis par Arthur Bremer à l'encontre du candidat à la présidentielle George Wallace en mai 1972. Là où l'évènement se rapproche de l'histoire de Travis Bickle, c'est que les deux hommes agissent pour les mêmes raisons. Tous deux sont en quête de reconnaissance.
L'assassinat politique fait écho à des assassinats ayant marqué les États-Unis dans les années 1960 : John Fitzgerald Kennedy, Robert Kennedy, Malcolm X, Martin Luther King.

Réalisme

Martin Scorsese est parvenu à conférer un aspect très réaliste à son film. En effet, la scène où Travis emmène Betsy dans un cinéma pornographique a réellement été tourné dans un cinéma pornographique.
Le personnage d'Iris a été inspirée par une vraie prostituée appelée Iris Garth et à laquelle Martin Scorsese a offert un petit rôle dans le film : celui de la copine d'Iris.
Il est bien connu que Robert De Niro est un acteur très impliqué. Et il n'a pas dérogé à sa réputation pour ce rôle. En effet, l'acteur a carrément passé son permis de taxi à New York.

Influence religieuse

Taxi DriverTravis se donne la mission de débarrasser la ville de toutes ses saletés. C'est pour ça qu'il travaille de nuit car il associe la nuit à l'Enfer, là où tous les vices se mettent à vivre.
En effet, le jour Travis est capable de dire "Dieu soit loué, la pluie a lavé les ordures et les détritus des trottoirs". Mais lorsque la nuit revient, le paysage change : "Y a toute une faune qui sort la nuit. Putes, chattes en chaleur, enculés, folles, pédés, dealers, camés. Le vice et le fric. Un jour viendra où une bonne pluie lavera les rues de toute cette racaille."

Dans son taxi, il est bien décidé à changer le monde, du moins son monde. En ce sens, il devient un ange exterminateur.
Il se considère comme propre, et toutes les saletés de la rue le salissent. D'ailleurs, lorsqu'il postule pour devenir chauffeur de taxi, il précise que son passé de conducteur est aussi "clair et net que [sa] conscience".

La mission de Travis consistant à nettoyer la ville de sa pourriture est mise en scène via le nettoyage régulier du taxi. Il nettoie chaque jour son taxi souillé la veille par les dépravés qu'il transporte "Chaque matin, quand je rentre le taxi, je nettoie le foutre du siège. Encore bien beau quand c'est pas du sang." C'est d'ailleurs ce que montre cette courte scène où l'on voit dans le rétro un homme et une prostituée sur la banquette arrière, impatients d'arriver pour consommer.

Pourtant, ces évidentes références religieuses et en particulier chrétiennes vont parfois à l'encontre de la morale chrétienne. Travis décide de se suicider et finit par mimer ce geste. La doctrine chrétienne ne tolère pas le suicide.
Travis avait-il prévu de se suicider ? Possible.
En tout cas, il avait prévu de mourir afin de devenir un martyr qui s'est sacrifié à une juste cause. C'est pour cela qu'il tente de se tirer une balle après le massacre mais le chargeur est vide. Alors, lorsque la police arrive, il mime son suicide en portant à sa tempe ses doigts tels un pistolet. De plus, Travis avait prévu de laisser une lettre à Iris : "Chère Iris, voici l'argent pour ton voyage. Quand tu liras ça je serai mort, Travis".

Scorsese confirme d'ailleurs l'influence de la religion chrétienne sur son film : "Dans Taxi Driver, Travis est une figure de l'Ancien Testament : pour atteindre la sainteté, sa seule réponse est d'appeler la colère de Dieu". Scorsese on Scorsese, David Thompson, Ian Christie 1989

Cette influence apparaît aussi à travers les divers rituels de Travis.
Il passe des bras sous les flammes comme pour tester sa résistance et les fleurs renvoyées par Betsy pourrissent dans l'appartement et confèrent à l'appartement de Travis l'aspect d'un tombeau. Plus tard, il brûlera ces fleurs, comme pour se purifier.
La chambre d'Iris est pleine de bougies, et ressemble à un sanctuaire.
Enfin, son éphémère relation avec Betsy est aussi marquée par la religion. Tout d'abord, elle apparaît en blanc tel un ange, comme le remarque Travis lui-même, avant d'ajouter : "Elle est seule. Ils n'ont pas le droit de la toucher", comme si Betsy ne devait être souillée d'aucune sorte. Concernant Iris, Travis lui fait remarquer que sa vie n'est pas saine tout en incluant une connotation religieuse "Mais tu ne peux pas vivre comme ça. C'est l'enfer"

La mission de Travis est quasiment divine. Il combat la dépravation :
"Écoutez bien bande de dépravés. Vous avez devant vous un homme qui en a marre."
"Voilà un homme pour qui la coupe est pleine. L'homme qui se dresse contre la racaille, le cul, les chiens, la crasse, la merde. Voilà quelqu'un qui a refusé"

Travis renverse sa télévision alors qu'il est en train de regarder un soap-opera dans lequel une jeune femme mariée et en plein divorce explique ses déboires amoureuses. Mariée religieusement avec un homme, civilement avec un autre, elle a sans doute un tas d'amants. Bref, elle incarne tout ce que Travis n'aime pas.

Enfin, un soin particulier a été accordé au billet froissé que Sport laisse à Travis lorsque Iris monte dans son taxi pour tenter de s'enfuir. L'on voit que le chauffeur de taxi le met dans un coin de sa veste. C'est ce billet qu'il va utiliser lorsqu'il va payer l'un des souteneurs d'Iris, pour être monté avec elle dans une chambre. Travis ne veut donc pas utiliser ce billet, cet argent sale à un autre usage.

Travis et la solitude urbaine

Travis est un personnage profondément seul. Constamment entouré de gens qu'il transporte dans son taxi, il est pourtant seul. Au milieu de la foule, sa solitude urbaine est renforcée par la masse de la foule.
"Toute ma vie j'ai été suivi par la solitude, partout. Dans les bars, les voitures, sur les trottoirs, dans les magasins, partout. Y'a pas d'issue. Je suis abandonné de Dieu."
(référence à I'm God's lonely man de Thomas Wolfe)
Pour Wolfe, la solitude et la mort sont des constantes de la vie humaine, qui rendent la vie encore plus précieuse.

La ville (de New York) apparaît comme un personnage à part entière. Travis traîne dans les quartiers les plus mal famés de la ville, comme pour se confronter à l'Enfer urbain et prendre conscience de toutes les horreurs urbaines. Conscient de cela, il ne peut vouloir que s'en éloigner.
La plupart des scènes ont lieu la nuit, un élément qui isole un peu plus le personnage de Travis. En effet, ce n'est pas la nuit que la majorité des gens sortent et vivent.

Dans son taxi, Travis Bickle devient chauffeur de taxi (Taxi Driver). Lui et son taxi ne font alors plus qu'un. Dans ce sens, il est une nouvelle fois coupé du monde. Les clients sont assis à l'arrière du taxi et ne communiquent avec lui que par le biais des rétroviseurs. Il n'y a quasiment jamais de contact direct. C'est ce qu'illustre d'ailleurs la scène où un client furieux et prêt à tuer sa femme parle avec Travis.

Travis tient un journal, qui nous est conté de temps à autre par une voix-off. Dans ce journal, il s'exprime librement mais communique avec lui-même. C'est aussi ce qu'illustre la désormais très célèbre scène où Travis se parle à lui-même dans un miroir et déclare : "You're talking to me ?" (C'est à moi que tu parles ?)"

Taxi Driver

Travis entretient un rapport particulier à la société mais incarne tout de même l'américain lambda selon le scénariste Paul Schrader :
"Quand un Américain explose, lui, s'en prend à la société. Quand un Japonais explose, il ferme les fenêtres et se tue. L'européen est conscient de son problème. L'américain non : manque d'éducation, ou de réflexion. Travis garde tout intérieurement"
Paul Schrader Cinématographe n°19, Juin 1976


Influence militaire

Taxi DriverTravis est en quête de reconnaissance, qu'il n'a pas obtenu en allant se battre au Vietnam. La très meurtrière et traumatisante guerre du Vietnam a marqué Travis.
Ainsi, il se pare d'une coupe mohawk, comme dans les Forces Spéciales au Vietnam. Travis a une mission: supprimer ceux qui lui semblent faire le Mal.

En se préparant à accomplir sa mission, l'appartement de Travis devient la chambre d'un soldat ou d'un prisonnier dans laquelle il fait des exercices physiques pour se maintenir en forme.
"Je dois me remettre en forme. [...] Désormais je ferai 50 pompes le matin. 50 élévations. Finis les comprimés. Finie la mauvaise nourriture, finis les destructeurs de mon corps. Réorganisation totale. Chacun de mes muscles sera trempé."
Il s'entraîne également au tir et à supporter des épreuves telles que le feu.

Travis, pourtant seul, tente d'impliquer le reste du monde dans son combat : "La puissance pure. Les archers du roi y épuiseraient leurs carquois." Sa mission ressemble étrangement à une croisade, à une sainte croisade. C'est peut-être pour cela qu'il taille des croix sur ses balles, comme pour toucher dans leur chair les dépravés qui polluent la ville.
Travis n'entend pas seulement sauver Iris. Il compte mettre Sport hors état de nuire, d'une manière ou d'une autre. Ainsi, il confère une dimension universelle à sa mission. "Mais on ne peut pas le laisser faire ça à d'autres filles"

Palantine est sa première cible. Ne parvenant pas à le supprimer, il se tourne vers une autre cible : Sport, le maquereau d'Iris. Dans ce sens, l'on peut dire que Travis a éliminé la "bonne" personne. En effet, s'il était parvenu à tuer le candidat à la présidentielle, l'opinion publique l'aurait blâmé et il aurait été considéré comme un criminel. En tuant un maquereau qui prostitue une mineure, l'opinion publique réagit positivement à l'acte de Travis, comme s'il avait été l'instrument de leurs pensées. En ce sens, Travis représente une certaine Amérique. Cela permet donc aussi de voir une certaine critique de cette société qui ne reconnaît pas toujours les bons héros.

En effet, Travis a tout de même tué plusieurs personnes, qui certes n'exerçaient pas ce que l'on appelle des métiers respectables mais qui étaient tout de même des personnes. Comme le film le montre à la fin, la presse fait de Travis un héros, le héros de Palantine en quelque sorte, cet homme qui voulait éliminer la racaille des rues.
Mais il ne faut pas oublier que la première cible de Travis était le politicien lui-même. Si Travis était parvenu à assassiner le sénateur, il ne serait certainement pas devenu un héros. Et pourtant, l'acte est le même : la mort d'une personne.
Comme nous l'avons suggéré au début de cette analyse, Taxi Driver est un film ancré dans son époque et influencé de récents évènements qui avaient alors bouleversé les États-Unis. Ainsi, Lee Harvey Oswald est devenue une véritable célébrité en tirant mortellement sur le bien aimé JF Kennedy.
Désormais, l'on ne devient plus connu et reconnu pour ses bonnes actions mais pour des actes spectaculaires, dénuées de sens moral.

Influence existentialiste

Quand Palantine fait son discours à Columbine Circle, il insiste sur le fait que ce soit un carrefour et que donc " ici, beaucoup de chemins et beaucoup d'existences se croisent". Influencé par l'existentialisme de Sartre, Scorsese montre ici que Travis a encore le choix de ne pas passer à l'action. Si l'on peut parler d'existentialisme, c'est parce que Travis a bien compris que tout homme est le résultat de ses actes. D'ailleurs, Sorcier, son collègue lui avait déjà expliqué : tu deviens ce que tu fais.

La femme dans Taxi Driver

Taxi Driver

Il y a dans Taxi Driver deux femmes très différentes. D'un côté, il y a Betsy une femme idéalisée par Travis qui la prend pour un ange. En ce sens, elle apparaît comme inaccessible. De l'autre, il y a Iris, une jeune prostituée que tout le monde peut avoir en déboursant un peu d'argent. Et pourtant, Travis ne désire pas Iris qu'il peut avoir mais Betsy, cet ange qui va le rejeter suite à leur sortie dans un cinéma pornographique.
Dans les deux cas, les deux femmes sont protégées par un homme dont il faut se débarrasser pour leur avoir accès. Betsy supporte Palantine, un candidat à la présidentielle. Travis se met d'ailleurs en tête de le supprimer. N'y parvenant pas, il se rabat sur la figure paternelle d'Iris : Sport, son maquereau.

Travis semble avoir une relation ambiguë à la sexualité. Il va volontiers voir des films pornographiques mais se met parfois la main sur le visage pendant le film. Il est comme partagé entre attraction et répulsion. Et c'est ce que représente d'ailleurs les deux femmes. La sexualité d'Iris qui se vend à des hommes pour de l'argent représente la répulsion sexuelle et Betsy, l'ange, représente l'attraction.

Que ce soit avec Iris (scène dans le restaurant) ou avec Betsy, Travis semble avoir du mal à communiquer avec les femmes.
Ainsi, il se fait d'abord remarqué par Betsy avant de s'adresser à elle.

Taxi Driver

Lors de la première apparition de Betsy, la jeune femme porte une robe blanche, symbole de la pureté.
"Elle portait une robe blanche. Elle avait l'air d'un ange sorti de cette pourriture infecte".
Le ralenti qui accompagne ses mouvements lui confère un aspect romantique. Elle est une jeune femme bon chic, bon genre. Travis l'idéalise au point qu'il se sent inférieur à elle et semble avoir peur de l'approcher, comme si Travis avait le pouvoir de la souiller. C'est d'ailleurs dans cette optique que Travis emmène Betsy dans un cinéma pornographique, comme s'il voulait la souiller, la mettre à son niveau et pouvoir enfin être avec elle. Suite à cela, Betsy refuse de revoir Travis et devient selon lui « comme les autres, froides ».
Betsy est pourtant une femme plutôt vivante qui semble jouer avec l'amour. Ainsi, elle s'amuse de Tom, son collègue de travail amoureux d'elle et qui tente toujours de l'impressionner. Mais son désir ne s'arrête pas là, elle reconnaît que l'homme politique qu'elle soutient est "Un homme intelligent, intéressant, vif, fascinant" mais aussi très attirant.

Même si Iris se prostitue, sa jeunesse lui confère une certaine innocence qui plaît à Travis. Travis se sent assez proche d'elle car ils appartiennent au même milieu : la nuit. Et ce monde de la nuit est souillé. Les gens font des cochonneries dans le taxi de Travis et Iris se vend à des clients.

Iris se dévoile lorsqu'elle est avec Travis. Elle lui dit son vrai nom : Iris.
Lorsqu'ils vont prendre le petit déjeuner ensemble, le chauffeur parvient à sensibiliser Iris en lui parlant franchement. "Moi, je ne baise pas avec des tueurs et des drogués".
Peu après, elle parlera à Sport et lui avouera qu'elle n'aime pas ce qu'elle fait.
L'on se rend compte qu'Iris, elle aussi toujours entourée, est finalement très seule. Elle croit naïvement ce que lui dit Sport. Et pourtant, cela crève l'écran qu'il ne l'aime pas et qu'il n'a aucun respect pour elle. Mais ce qui compte vraiment pour elle, c'est de compter pour quelqu'un, pas d'être aimé.

Enfin, une autre scène parle des femmes et de la sexualité. Lorsqu'un client interprété par Martin Scorsese lui-même grimpe dans le taxi et raconte que la femme se déshabillant à la fenêtre est son épouse et qu'elle le trompe avec un afro-américain, ce dernier confie à Travis qu'il compte bien la tuer et lui "faire sauter le vagin" avec son Magnum 44. En ce sens, la sexualité féminine semble uniquement se limiter aux rapports conjugaux. Cette femme ni Iris n'apparaissent comme des exemples. En revanche, une femme comme Betsy serait sans le genre de femme à ne consommer qu'avec son époux.

Taxi Driver

Les collègues de Travis ne sont pas en reste. L'un se vante d'avoir dévergondé une femme bon chic, bon genre, qui avait fini par lui avouer qu'elle n'avait jamais pris autant de plaisir avec un homme. Un autre plaisante en parlant d'échanger sa femme contre des pneus.

Bref, les femmes ne semblent pas pouvoir être dissociées de la sexualité. Rappelons quand même qu'il s'agit d'un point de vue essentiellement masculin puisqu'il s'agit de celui de Travis. En effet, Iris est une prostituée, Betsy est un ange que Travis aimerait corrompre et cette inconnue que l'on voit à travers la fenêtre est réduite à une femme adultère.

Ironie et oppositions

Taxi Driver joue sur l'ironie.
Alors que Travis Bickle est un homme ce qu'il y a de plus banal, il va pourtant faire ce que la plupart d'entre nous n'oserait pas faire. Palantine fait de beaux discours prônant le changement mais ce ne sont pas des mots qui vont changer quoique ce soit et ça Travis l'a parfaitement compris. L'homme politique souhaite lui aussi débarrasser la ville de la pourriture.
« Je crois qu'un grand poète américain a parlé pour nous tous lorsqu'il a dit : "Je suis l'homme, j'ai souffert, j'étais là". Moi, je vous dis : Nous, le peuple, nous avons souffert, nous étions là. Nous, le peuple, avons souffert au Viêt-nam. Nous, le peuple, avons souffert et souffrons encore du chômage, de l'inflation, du crime et de la corruption. Je vous le dis : plus jamais nous ne souffrirons. Plus jamais nous ne participerons à une guerre où la minorité souffre pour le bien de la majorité ».

Travis a la même mission. En ce sens, il se fait instrument de Palantine. Il incarne le slogan du sénateur : Nous sommes le peuple.
Mais Travis est différent, c'est un homme d'action. Les discours du sénateur le font d'ailleurs bien rire. à l'opposé du sénateur, le sourire aux lèvres. Toute l'ironie est là. La foule écoute un homme qui ne pourra sans doute rien faire pour changer quoique ce soit, alors que l'homme prêt à jouer de ses armes se tient là dans l'ombre.

Taxi Driver

Cette situation se reproduit avec la scène où l'on voit un client qui menace de tuer sa femme. A l'arrière du taxi, il semble très nerveux et profère des menaces. A l'avant, Travis semble avoir un déclic. Il va passer à l'acte suite à cette rencontre.
Une fois de plus, il devient l'instrument de l'homme banal affecté par la corruption de la ville.

Il est assez intéressant de penser que Taxi Driver est sorti deux ans après Un Justicier dans la ville de Michael Winner. Ce film avec Charles Bronson est connu pour son personnage qui prônait l'autodéfense. Et c'est un peu ce que fait Travis lorsqu'il se coiffe d'une coupe mohawk. D'ailleurs, lorsque Travis rencontre Sport pour la première fois, ce dernier lui fait remarquer qu'il ressemble à un flic. Est ce un élément nous indiquant que Travis est bel et bien décidé à faire justice ?

Lorsque le générique tombe, deux idées s'opposent dans la tête du spectateur. De quel côté pencher ? Est-ce que Travis a fait est réellement bien ? Aurait dû -t-il être puni pour ses crimes héroïques ?

Toutes ces oppositions ne sont pas vraiment surprenantes venant de Travis, cet homme contradictoire, comme le remarque Betsy lors de son premier rendez-vous avec le chauffeur de taxi. C'est pour cela qu'elle parle d'une chanson de Kris Kristofferson "C'est un prophète, un pourvoyeur , moitié réel, moitié fiction, ambulante contradiction".

Betsy a raison sur ce point.
Travis est écœuré par la prostitution qu'il voit dans la rue. Il dévisage d'ailleurs d'un air sévère des proxénètes et est réellement dégoûté par la situation d'Iris. Mais en même temps, il va régulièrement voir des films pornographiques. Il va même jusqu'à mimer un revolver avec sa main et le porter à ses yeux, comme pour ne pas voir les images pornographiques défilant sur l'écran, comme si cette arme fictive pouvait supprimer ces images.

Selon Paul Schrader « On peut comprendre Travis, mais pas le tolérer »

Taxi Driver

Travis est-il raciste ?

Certains éléments portent à croire que Travis est raciste : le braqueur à l'épicerie est afro-américain, Sport devait à l'origine être afro-américain, Travis jette des regards suspicieux à des personnes de cette communauté, une bande de jeunes afro-américains prend son taxi en chasse et lui jette un tas d'objets dessus. Travis rencontre un client bouleversé parce que sa femme le trompe. Il ne manque pas d'insister sur le fait que l'amant de sa femme est afro-américain. L'on se demande même si cet homme ne considère pas comme plus grave le fait que l'amant soit de couleur que l'adultère lui-même.

Taxi Driver

Bien qu'il règne un climat imprégné de conflits raciaux, Travis n'apparaît finalement pas comme raciste.
En effet, au début du film, il drague la caissière afro-américaine du cinéma pornographique. Plus tard, il dit lui-même que cela ne le dérange pas de transporter des personnes de couleur dans son taxi alors que certains chauffeurs refusent.

L'on peut donc dire que lorsque Travis abat le braqueur dans l'épicerie, il ne fait aucune différence de couleur. Il aurait agi de la même manière. Ce qui compte pour lui, c'est d'éradiquer ceux qui font le mal.

Réalité et fantasmes

Comme nous venons de le voir, il y a une différence fondamentale entre ceux qui rêvent et ceux qui décident d'agir.

Il y a dans Taxi Driver quelques éléments presque surnaturels qui confèrent un pouvoir extraordinaire à Travis. Tout d'abord, la première apparition du taxi a cet aspect surnaturel. Le véhicule apparait comme sortant des fumées de l'Enfer. Les déplacements du taxi sont appuyés par une musique angoissante. Travis lui-même semble parfois surhumain. Travaillant toute la nuit et pendant 12 heures parfois, il ne trouve pas le sommeil.

Rien ne nous prouve que les coupures de presse lues à la fin sont réelles. Elles peuvent sortir tout droit de l'imagination de Travis, qui s'était déjà imaginé comme agent secret du gouvernement et en couple avec Betsy. C'est en tout ce qu'il écrit à ses parents dans une carte pour leur souhaiter un bon anniversaire.
En Mai 1976, un critique du Canadian Forum avait d'ailleurs noté que les coupures de presse traduisent davantage la manière dont Travis se voit que la vision de la presse.

Quelques éléments nous laissent penser que ces coupures sont fantasmées. Tout d'abord, le regard des collègues de Travis ne semble pas avoir changé. Aucun ne parle de ses exploits. Travis reprend son taxi pour transporter une femme. Et il se trouve que cette femme est Betsy. Drôle de coïncidence ! Il est possible que Travis imagine que la femme qu'il transporte est Betsy, enfin accessible et en admiration devant ses exploits de héros urbain. Mais non content de la revoir, telle qu'elle lui est apparue la première fois, il se permet de refuser ses avances. Ainsi, il modifie la réalité. En effet, la dernière fois que Travis a parlé à Betsy, c'était après qu'elle ait quitté la séance du film pornographique. Pressée de quitter les lieux, elle était montée dans un taxi. En s'imaginant pouvoir avoir le luxe de rejeter Betsy, Travis boucle la boucle.
De plus, il est assez surprenant de voir l'engouement de la presse pour Travis qui a quand même tué trois hommes, comme si aucun journal ne s'était posé la question de savoir si les actes de Travis sont louables ou condamnables.

Scorsese a d'ailleurs sa petite idée sur le sujet : "Ses intentions étaient peut-être bonnes, mais regardez le résultat. Les souteneurs qu'il tue ne lui ont rien fait ; ils sont même gentils avec lui, ils veulent lui faire passer un bon moment. Il ne font que leur travail, même si c'est un sale boulot."

 

 

 

Bombe à retardement et interprétations.

Chaque spectateur est différent et perçoit un film en fonction de son expérience personnelle, de ses connaissances cinématographiques, de son éducation, de ses croyances et autres ... Ainsi, plusieurs fins sont possibles :

L'on considère que Travis se remet de ses blessures après avoir sauvé Iris de ce monde de la nuit dégoûtant. Le spectateur penche alors du côté de Travis et accepte ses actes. Il devient véritablement le héros que la presse décrit.

L'on considère que Travis se remet de ses blessures mais l'on se pose la question de savoir si Travis a bien agi ou pas en tuant Sport et ses amis. Après réflexion, l'on considère que Travis n'avait pas le droit de supprimer qui que ce soit sous prétexte que ces personnes faisaient le mal.

L'on peut tout de même penser que les blessures de Travis sont mortelles et que donc le chauffeur de taxi ne survit pas, que ses actes soient considérés comme bien ou non.

Taxi Driver

Bien qu'il imagine ou pas (à vous de voir) les honneurs qu'il reçoit, la grande question : Travis recommencera-t-il ?

Le dernier regard que Travis lance dans son rétroviseur laisse à penser que Travis va errer de nouveau dans la ville à la recherche d'une victime urbaine à défendre.
Le réalisateur dit d'ailleurs avoir utilisé le son d'un xylophone pour évoquer Travis comme bombe à retardement.
« J'ai utilisé ce son pour montrer que la minuterie interne de Travis redémarre, la bombe que représente Travis est encore sur le point d'exploser ».

Travis souffre d'un manque de reconnaissance et il en est parfaitement conscient "Il manquait un sens à donner à ma vie. On ne doit pas vouer son existence à la contemplation malsaine de soi. On doit devenir une personne comme les autres." La "gloire" est généralement éphémère. Dès qu'elle s'estompera, Travis se verra presque "obligé" de recommencer.

Bibliographie :

Behind the scenes Documentary de Laurent Bouzereau

http://www.cineclubdecaen.com/realisat/scorsese/taxidriver.htm

http://www.horschamp.qc.ca/9705/emulsion/travis1.html

http://sandra-walger.over-blog.com/article-806355.html

Erin

Autour du film

  • Taxi Driver remportera un grand succès critique à travers le monde, dont le point culminant sera la Palme d'Or au festival de Cannes 1976. Le jury était présidé cette année-là par Tennessee Williams.
  • Chose rare, ce n'est pas une mais deux apparitions que Scorsese nous offre dans le film. La première est fugitive, le cinéaste est assis sur un petit muret au coin d'une rue et regarde passer la silhouette de Cybil Shepherd. Quant à la seconde, c'est une longue séquence où Scorsese interprète le rôle d'un passager du taxi, et demande à Travis d'observer la fenêtre éclairée de l'immeuble où se trouve sa femme qui le trompe. Il s'agit là de la plus longue scène que s'est offert le cinéaste dans un de ses films.
  • Non crédités au générique, on peut reconnaître les parents du réalisateur sur la photo d'un journal lors de l'épilogue. On devine qu'ils interprètent les parents de Jodie Foster.
  • Taxi Driver n'est pas tout à fait la dernière collaboration entre le compositeur Bernard Herrmann et Scorsese, ce dernier reprenant la partition originale de 1962 pour son remake de Cape Fear en 1991.
  • Le 30 mars 1981, le président Ronald Reagan tombe sous les balles d'un certain John Hinkley. Il affirmera que son geste de pure folie a été inspiré par la scène de la tentative d'assassinat du sénateur Palantine dans Taxi Driver. Et tout cela, parce qu'il était obsedé par Jodie Foster.